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Entrevue avec William Corey Convertir en PDF Version imprimable
Ecrit par Patrick Jan Van Hove   
19-11-2005
Mamut: Bonjour William, merci de nous parler. Commençons avec une facile: comment en êtes vous venu à faire de la photographie UGF?

W.C.: J’ai commencé le projet des jardins japonais avec une caméra 35mm et je me suis aperçu immédiatement que je n’avais pas le bon outil en mains pour la tâche. Même si par moments je n’étais pas vraiment certain de ce que je recherchais, j’avais ce désir d’aller par delà les apparences des jardins pour créer des centaines, sinon des milliers d’impressions à la fois, ce qui demandaient beaucoup de détails et de fidélité. J’ai commencé à travailler avec une 4x5, ce qui a fait ressortir les détails de façon beaucoup plus évidente. Cela m’a rapproché de ce que je recherchais. Ensuite j’ai regardé dans une 8x10 par l’écran de visée et j’ai « vu » quelque chose de plus profond. À travers ce large verre de visée il y avait moins de différence entre ce qu’il y avait dans ma tête et ce que je voyais sur l’écran. Cela a aidé grandement à améliorer mes compositions et, en voyant mieux, je prenais plus de risques. Mais je me sentais encore en quelque sorte limité. Quand j’ai trouvé le 8x20, j’ai su tout de suite que ça m’ouvrirait un monde complètement nouveau, de nouvelles dimensions, une nouvelle palette. Mes compositions sont devenues plus grasses, plus aventureuses. Enfin j’avais le bon outil en mains.

Mamut: Et c’est tout un outil! Pouvez-vous nous parler davantage de votre caméra?

W.C.: C'est une Korona qui était pas mal en morceaux quand je l’ai trouvée. Avec l’aide d’un machiniste-ébéniste, elle a été reconstruite presqu’identique à une Deardorff 8x10. Nous avons fait d’énormes modifications pour donner une plus grande mobilité à la caméra et une plus grand extension du soufflet, sans laquelle les portraits ne seraient pas aussi intimes. La lentille est une Kodak wide field des années 1950. C’est la seule lentille que j’ai jamais utilisée avec cette caméra et je n’ai trouvé aucune raison d’avoir besoin d’une autre.

Mamut: Plusieurs photographes UGF se limitent à la photographie N&B, mais vous avez outrepassé cette mesure et avez passé une commande de film couleur fait spécialement pour vous par Kodak. Fut-ce difficile?

W.C.: J’ai toujours photographié en couleur. Mon esprit voit en couleur et je n’ai aucun sens des nuances dans les tons de gris. Pour mon projet des jardins, je n’ai jamais pensé à ne pas utiliser du matériel couleur. Logistiquement ce fut très simple: un seul appel. Si vous êtes prêt à payer, Kodak fera tout ce que vous voulez.

Mamut: Votre projet de jardins est encore en cours, mais il y a eu des grands changements techniques dans l’industrie de la photo, dont une forte poussée vers le numérique. Vous inquiétez-vous de la disponibilité de pellicules pour les prochaines années et pour la continuation de votre projet, ou avez-vous jamais considéré le numérique comme une alternative?

W.C.: Les « experts » continuent de me dire que les pellicules couleur grand format seront encore dans les pârages pour un certain temps. Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne soit plus du tout raisonable pour eux de le produire. Peut-être que d’ici là quelqu’un aura le temps de faire un dos numérique pour ma caméra! Je blague… Quand je ne pourrai plus me procurer la pellicule, je mettrai fin au projet. J’ai vraiment du bon temps avec le portrait ces temps-ci. La pellicule grand format N&B de Bergger est quand même très sympa et je pense qu’il y a assez de personnes qui semblent encore vouloir se la procurer. Un jardin, un visage, tout ça c’est un paysage.

Mamut: Les photographes du format « banquet », qui utilisent des formats tels que le 8x20 que vous utilisez, limitent le plus souvent leur travail à l’horizontal, en grand partie en raison de la difficulté inhérente d’utiliser ces caméras en orientation « portrait ». Pourtant, une grande partie de vos images des jardins japonais sont à la verticale et tous les portraits que vous présentez sur votre site internet sont aussi à la verticale. Qu’est-ce que vous trouvez de si attrayant aux panoramas verticaux?

W.C.: Peut-être ai-je été inspiré par la forme traditionnelle des parchemins japonais. Je trouve seulement que les dimensions de la longue verticale sont parfaitement appropriées pour ce que je fais. Sauf pour les portraits, je ne sors jamais pour photographier en me demandant si je vais faire des horizontaux ou des verticaux ce jour-là. Je réponds simplement à ce que le sujet me montre. Cela m’a pris quelques années de « rattrapage » mais éventuellement je suis à arrivé à être aussi confortable pour voir de façon verticale qu’à l’horizontale. C’est un petit peu étrange mécaniquement mais avec juste un peu de pratique c’est tout aussi facile que de faire des horizontales.

Mamut: Le concept des rouleaux japonais est en effet ce qui m’était venu à l’esprit quand j’ai vu vos verticaux; croyez-vous que vous auriez trouver la même vision verticale si vous n’aviez pas travaillé dans des jardins japonais?

W.C.: Comme je travaille sur le projet des jardins japonais depuis près de vingt-cinq ans, je suppose que cela a influencé tout ce que je fais artistiquement. Même quand je fait des photographies des montagnes Rocheuses, il y a une esthétique japonaise derrière. C’est drôle. Même après tout ce temps, je n’en sais pas vraiment beaucoup à propos des jardins. Mais ce n’a jamais été ma préoccupation. En tant qu’artiste j’étais à la recherche d’un sujet qui maintiendrait mon intérêt sur une longue période de temps. Dans les jardins j’ai trouvé un sujet d’intérêt sans fin, à l’intérieur de frontières clairement définies. Je ne voit pas un jardin. Je n’ai jamais voulu inventorier des jardins. Je vois des cercles de jaune et des barres de rouge et des triangles de vert. C’est mon boulot, mon art, de placer ces pieces dans une histoire cohérente, une bonne image. Jusqu’où puis-je aller? Et si j’essayais ceci? L’horizontal ou le vertical est juste une façon d’exprimer ce que je sens. Je ne me suis jamais préoccupé du degré de difficulté ni du coût. J’ai été assez chanceux pour trouver quelque chose qui a soutenu mon intérêt aussi longtemps. J’ai eu des moments de frustration, mais jamais de lassitude. Après vingt-cinq ans je suis juste au commencement.

Mamut: 25 ans à photographier des jardins… Comment ce projet a-t-il commencé?

W.C.: À ce moment-là, tout ce que je savais c’était ce que je ne voulais pas faire ou ce que je n’étais pas capable de faire. J’avais laissé la photographie de mode/portrait à New York et j’ai passé quelques années comme un « artiste » de photographie abstraite mais à la fin j’ai trouvé cela trop narcissique. Je n’avais pas de prédisposition pour le documentaire social dans le style de W. Eugène Smith. Plusieurs avant moi, ce Ansel Adams et ceux du style Edward Weston ont photographié de belle façon les merveilles que « Dieu » a créé. Je ne croyais pas apporter plus à ce qu’ils ont accompli et je n’avais aucun intérêt pour me « perdre » dans la nature. J’avais cette idée que je ne pourrais être intéressé qu’à montrer les belles choses sur lesquelles l’humanité et « Dieu » ont travaillé ensemble… le bien qu’ils étaient capables de faire. Je ne connaissais rien du Japon. J’ai entendu dire qu’ils avaient des beaux jardins et j’ai pensé que ce serait une bonne place pour commencer. J’ai continué à apprendre et à m’améliorer un peu chaque année. D’ici à ce que j’aie quatre-vingt-dix ans, je pense que je serai prêt à passer à la prochaine étape du projet.

Mamut: Vous travaillez maintenant presqu’exclusivement avec la caméra 8x20. Comment cet outil a-t-il changé votre façon de voir le monde et de faire des photographies?

W.C.: Je suis si confortable avec mes outils; ma caméra, ma lentille, ma pellicule. Je peux simplement me concentrer à faire les photographies. Le 8x20 a contribué à définir qui je suis artistiquement et m’a donné un style particulier. J’ai tellement d’espace de composition à travailler avec le rectangle. Que ce soit bon ou mauvais, je n’ai pas besoin de signer mes impressions… les gens savent que cette photographie est une Corey.

Mamut: Merci, William, pour votre temps et bonne continuation de vos projets!
Dernière mise à jour : ( 10-12-2005 )
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